Vie politique : Gbagbo et ses « ingrats » : à qui la faute ?

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Le cas Laurent Gbagbo divise. D’un côté, l’image d’un chef abandonné par ses « créatures ». De l’autre, une question qui dérange : et si le leader avait aussi sa part de responsabilité.
Les faits sont têtus. Gbagbo a fabriqué des hommes. Charles Blé Goudé, sorti des agoras pour devenir ministre. Stéphane Kipré, député et PDG de société avant 35 ans. AFFI Nguessan Premier Ministre Ahoua Don Melo Dg du Bnted puis ministre…Des dizaines d’inconnus devenus ministres, DG, barons du FPI grâce à sa seule volonté. Aujourd’hui, le silence de beaucoup est assourdissant. Quand Gbagbo est attaqué, les voix de ses anciens protégés se font rares. Certains théorisent même son « dépassement » sur les plateaux télé. L’image est violente : des hommes qui mordent la main qui les a nourris.
Pour comprendre l’ascension de ces hommes, il faut remonter à la FESCI. Pendant des années, des enseignants ouvertement militants ont transformé des sections syndicales étudiantes en antichambres du FPI. Les amphis sont devenus des meetings. Les mots d’ordre syndicaux, des slogans politiques.
On a fabriqué des « généraux de la rue » avant de former des administrateurs. Des leaders sachant mobiliser une foule, mais pas gérer un ministère. Charles Blé Goudé est le produit le plus achevé de ce système : un tribun redoutable, formé à l’école du rapport de force, propulsé au gouvernement sans transition. La FESCI a donné à Gbagbo des soldats loyaux. Pas toujours des hommes d’État. Et un soldat politique, quand il n’a plus d’ennemi commun, finit par chercher son propre territoire.
L’ingratitude n’explique pas tout. Si autant de cadres ont pris leurs distances, la faute est-elle seulement la leur ? Gbagbo écoutait-il vraiment ? Ses proches dénoncent un homme enfermé dans un premier cercle hermétique, sourd aux alertes, allergique à la contradiction. Un chef qui confond loyauté et soumission.
A-t-il su renouveler son logiciel ? Après La Haye, a-t-il entendu que le pays et sa base avaient changé ? Ou s’est-il enfermé dans la certitude d’avoir toujours raison contre tous, finissant par lasser même les plus fidèles ?
Au-delà des hommes, il y a le système. Un premier cercle qui faisait le tri et éliminait les voix discordantes. À force de couper les têtes qui dépassent, le chef se retrouve seul, entouré d’applaudisseurs. Et quand vient la tempête, il découvre que les applaudisseurs ne savent pas se battre.Il y a aussi le refus viscéral de préparer sa succession. Pendant 20 ans, aucune place pour un numéro 2 crédible. Tout potentiel dauphin était perçu comme un rival et neutralisé. Résultat : quand le chef s’affaiblit, il n’y a pas d’héritier naturel, seulement des orphelins qui se déchirent. Enfin, l’ethnicisation progressive du discours a élargi le fossé. Quand un leader donne le sentiment que le parti c’est lui, il ne faut pas s’étonner que les autres aillent créer le leur.
Le cas Gbagbo donne deux leçons. Aux lieutenants : l’ingratitude est une faute morale. On n’efface pas dix ans de dettes politiques d’un revers de main.
Aux leaders : l’autorité sans écoute fabrique des frustrés, puis des déserteurs. S’entourer uniquement de béni-oui-oui, c’est construire sa propre solitude. Et former des militants au lieu de former des cadres, c’est préparer les guerres de succession. Le pouvoir révèle les ambitions. La disgrâce révèle les hommes. Mais l’isolement, souvent, révèle les erreurs du chef. L’histoire jugera les ingrats. Mais elle jugera aussi Gbagbo. Et la roue tourne. Pour tout le monde.

J. Abalo

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