Trente jours dans mon village. Et pas un chant d’oiseau pour annoncer que le voile de la nuit se déchire et que son étau se desserre. Que le ciel se drape dans le manteau lumineux de l’aube. Que les ténèbres cèdent leur couronne d’ombre à l’éclat de l’astre du jour. Que le monde s’éveille et se réveille. Avec ses douleurs. Avec ses bonheurs. Petits et grands.
Plus d’orchestre philarmonique des coqs villageois qui réveillent le jour et accompagnent la nuit dans son endormissement. Remplacés par l’appel descendu du ciel du muezzin au réveil matinal à la spiritualité, ou le tintement métallique de la cloche des évangélistes et catholiques pour rappeler que « Jésus revient bientôt », leurs chants roques et ancestraux se sont éteints.
L’éclairage public, s’il a chassé les nuits d’encre, a perturbé leur horloge interne et leur sens du temps. La levée du jour les surprend désormais dans leur sommeil et leur annonce la naissance d’un jour nouveau. “Maîtres des horloges,” ils ont perdu le nord…de leurs cocoricos flamboyants et joyeux.
Plus de clair de lune pour dorer la nuit de son doux éclat apaisant. Avalé par l’éclairage public porté par des poteaux alignés comme les barreaux d’une prison. La jeunesse du village ne pratique plus les sports virils des anciennes nuits. Elle n’a pas hérité de cette mémoire. Elle s’agglutine sous les lampadaires, décapitée par les Powered by Androïd. Les yeux rivés sur le bleu de leurs petits écrans à mater l’indicible. Apprentis de comment enceinter leurs camarades dont l’haleine sent encore le lait maternel.
Avant, les nuits, plaquées or par la lumière de la lune, créaient le théâtre où se rassemblait tout le village pour boire la sagesse à la source des « Mensonges d’un soir ». La faconde des conteurs diffusait mythes fondateurs et légendes des origines.
Ces maîtres du dire bien et profond, paroles d’ambre et de diamant, étaient les rois des ciels étoilés. Disparus ! La télévision enferme, chaque nuit, le village dans les cases. Obligeants les enfants à oublier d’apprendre leurs leçons. Père, mère, enfants et voisins courant le risque de tomber, surpris et dans le désarroi, sur un film X…
Plus de ces immenses colonnes volantes de papillons, véritables chefs d’œuvre peints par le meilleur de Pablo Picasso et James Houra réunis, guidées par leur GPS infaillible. Toujours du nord vers le sud. Jamais, elles ne se posaient. Grande attraction des gamins de ma génération. Événement que nous attendions dans la ferveur et l’exaltation.
Impatients d’admirer cette migration mystérieuse et ordonnée de dizaines de milliers de ces petits êtres vivants à l’immense beauté fragile. Voyages annuels d’arc-en-ciel gracieux que nous accueillions par une haie d’honneur désordonnée de gamins, pieds poudreux et nus, un pagne noué au cou, hurlant leur joie innocente. C’était notre fête des couleurs. Et puis, subitement, plus rien ! Il paraît que les pesticides…
Plus de danses au cœur de la nuit. Tam-tams au son cristallin et grelots mâles, beaux chants, refrains parfaits et mélodieux pourtant sans partition écrite sont morts. Quelques gargotes sordides salissent le territoire du village et forment la jeunesse à la beuverie.
L’alcool est frelaté. Qui détruit le foie. Qui tue. Elles saturent la nuit de pollutions sonores qui tiennent lieu de musique et font se déhancher morveux et morveuses, parfois imbibés de…cannabis. Douloureux !
Pleure, ô mon beau village !!! Mes larmes se mêlent aux tiennes. Tant de petits bonheurs perdus qui ne reviendront plus. Toute une vie éteinte… Pour toujours.




