Partir n’est pas toujours trahir. Parfois, c’est simplement exercer sa liberté.
Il est temps de nous poser une question simple, mais essentielle : Pourquoi, dans tant d’organisations humaines, celui qui décide de partir devient-il presque automatiquement un adversaire, un traître, un opportuniste ou quelqu’un qu’il faudrait discréditer ?
Cette attitude existe dans les partis politiques, mais aussi dans les associations, les ONG, les organisations de la société civile, les syndicats, les mouvements citoyens, les communautés religieuses, les organisations professionnelles et même dans certaines structures familiales ou communautaires.
Pourtant, une organisation humaine n’est pas une prison.
On y entre librement. On y apporte ses idées, son énergie, son temps, ses compétences et parfois même ses ressources.
Mais lorsque les convictions évoluent, lorsque les désaccords deviennent profonds, lorsque la confiance disparaît ou simplement lorsque l’on estime que son chemin doit désormais prendre une autre direction, chacun devrait également pouvoir partir librement et dignement.
Partir n’est pas nécessairement trahir. Une personne peut quitter une organisation parce qu’elle est déçue. Elle peut partir parce qu’elle ne se reconnaît plus dans certaines orientations.
Elle peut partir parce qu’elle estime que les valeurs proclamées ne correspondent plus suffisamment aux pratiques.
Elle peut partir pour des raisons personnelles.
Elle peut également partir par ambition ou par intérêt.
Mais nous ne pouvons pas connaître automatiquement les motivations profondes d’une personne simplement parce qu’elle a décidé de partir.
C’est pourquoi il faut éviter les jugements faciles.
Celui qui reste n’est pas nécessairement meilleur que celui qui part. Et celui qui part n’est pas nécessairement pire que celui qui reste.
On peut rester par conviction.
On peut rester par intérêt.
On peut partir par opportunisme.
Mais on peut aussi partir par conviction, par cohérence, par dignité ou simplement parce que l’on souhaite retrouver sa liberté de pensée et d’action.
Voilà pourquoi toute organisation véritablement démocratique devrait apprendre à gérer les départs avec maturité.
Lorsqu’un membre part et explique les raisons de son départ, pourquoi immédiatement chercher à le ridiculiser ?
Pourquoi remettre systématiquement en cause sa moralité ?
Pourquoi l’accuser de tous les maux ?
Pourquoi vouloir réécrire son histoire au sein de l’organisation ?
Si ses critiques sont fausses, répondons avec des faits.
Si elles sont injustes, démontrons-le.
Si elles contiennent une part de vérité, ayons le courage de nous remettre en question. C’est cela, la démocratie.
La démocratie, ce n’est pas seulement accepter les applaudissements.
C’est aussi accepter la contradiction.
Ce n’est pas seulement écouter ceux qui nous soutiennent.
C’est également entendre ceux qui nous critiquent.
Et ce n’est pas seulement respecter ceux qui restent.
C’est aussi respecter ceux qui partent.
Une organisation solide ne devrait pas avoir peur de la liberté de ses membres.
Au contraire, elle devrait créer suffisamment de confiance pour que chacun puisse dire : « Je ne suis plus d’accord, mais je peux vous le dire sans devenir votre ennemi. »
Voilà une véritable culture démocratique.
Car une organisation qui considère toute critique comme une attaque contre elle-même finit progressivement par perdre sa capacité à se remettre en question.
À l’inverse, une organisation qui accepte la contradiction peut apprendre de ses erreurs, corriger ses insuffisances et progresser. Le départ d’un membre devrait parfois être considéré comme un miroir.
Il peut nous obliger à nous demander :
Pourquoi part-il ?
Qu’avons-nous peut-être mal fait ?
Avons-nous suffisamment écouté ?
Avons-nous respecté la contradiction ?
Avons-nous donné à chacun sa place ?
Nos valeurs sont-elles réellement vécues ou seulement proclamées ?
Ces questions ne signifient pas qu’il faut toujours donner raison à celui qui part.
Non.
Écouter n’est pas forcément approuver.
Respecter n’est pas forcément accepter.
Dialoguer n’est pas forcément renoncer à ses convictions.
Mais une organisation mature sait faire la différence entre désaccord et hostilité, critique et insulte, départ et trahison.
Il faut surtout renoncer à cette dangereuse logique :
« Celui qui reste est avec nous ; celui qui part est contre nous. » La vie est beaucoup plus complexe que cela.
Les relations humaines sont plus riches que cela.
Et la démocratie exige davantage de nuance.
Un ancien membre peut partir sans devenir un ennemi.
Un ancien responsable peut critiquer sans vouloir détruire.
Un ancien compagnon de route peut emprunter un autre chemin sans devenir un adversaire.
Nous avons besoin d’organisations capables de perdre des membres sans perdre leur dignité. Des organisations capables d’entendre la critique sans humilier le critique. Des organisations capables de reconnaître leurs erreurs sans considérer cette reconnaissance comme une faiblesse.
Des organisations capables de dire : « Tu as choisi de partir. Nous respectons ta décision. Mais avant ton départ, permettons-nous de comprendre ce qui t’a conduit à cette décision. » Cette attitude serait infiniment plus constructive que les insultes, les accusations et les règlements de comptes.
Car finalement, la grandeur d’une organisation ne se mesure pas uniquement à sa capacité à recruter des membres. Elle se mesure aussi à la manière dont elle traite ceux qui la quittent. Une organisation véritablement démocratique ne cherche pas à retenir les gens par la peur, la culpabilisation ou l’intimidation.
Elle leur donne des raisons de rester par la confiance, le respect, la transparence, l’écoute et la cohérence entre les paroles et les actes. Entrer librement. Servir librement. Critiquer librement. Partir librement. Voilà, à mes yeux, les fondements d’une véritable culture démocratique.
Alors, que l’on soit dans un parti politique, une association, une ONG, une organisation de la société civile, un syndicat, une communauté religieuse, un mouvement citoyen ou toute autre organisation humaine, souvenons-nous d’une chose : Celui qui part n’est pas forcément notre ennemi.
Il est peut-être simplement quelqu’un dont le chemin n’est plus le même que le nôtre.
Et si nous avons réellement confiance dans les valeurs que nous défendons, nous ne devrions pas avoir besoin de l’insulter pour continuer à croire en elles.
Respecter la liberté de partir, c’est aussi respecter la liberté d’adhérer.
La démocratie commence précisément là où nous acceptons que l’autre puisse ne plus penser comme nous.
Aimé Narcisse BOLI
Journaliste – Écrivain
FB : Aimez Boli




