▪︎ Et si la Côte d’Ivoire passait de la répression ponctuelle à une stratégie nationale intégrée contre l’orpaillage clandestin ?
L’orpaillage clandestin est devenu l’un des défis majeurs auxquels la Côte d’Ivoire doit faire face. Derrière les images de sites dévastés, de cours d’eau pollués et de terres agricoles transformées en cratères, se trouve une réalité beaucoup plus complexe : celle d’une économie parallèle qui mobilise des capitaux, des équipements, une main-d’œuvre, des circuits commerciaux et parfois des réseaux transfrontaliers.
Face à cette situation, une question mérite d’être posée : la Côte d’Ivoire peut-elle continuer à traiter l’orpaillage clandestin essentiellement comme un problème de sécurité, ou devons-nous désormais le considérer comme un enjeu économique, environnemental, social et de souveraineté nationale ? L’expérience du Ghana apporte des enseignements particulièrement intéressants.
Le Ghana : une expérience dont la Côte d’Ivoire doit tirer les leçons
Le Ghana est l’un des principaux producteurs d’or d’Afrique. Mais le pays est également confronté depuis plusieurs années au phénomène du galamsey, terme utilisé pour désigner l’exploitation minière illégale.
Accra a progressivement compris que la simple destruction des sites clandestins ne suffisait pas. Une approche plus globale s’est imposée : coordination des services de l’État, surveillance des territoires, contrôle des équipements, lutte contre les réseaux financiers et commerciaux, formalisation de certaines activités minières artisanales et réhabilitation des zones dégradées.
La leçon fondamentale est simple : pour éliminer durablement l’orpaillage clandestin, il faut s’attaquer non seulement à celui qui creuse, mais aussi à celui qui finance, équipe, achète, transporte et commercialise l’or. C’est précisément là que se trouve l’une des grandes marges de progrès pour la Côte d’Ivoire.
Ne plus combattre uniquement le dernier maillon de la chaîne
Sur le terrain, le petit orpailleur est souvent le maillon le plus visible et le plus vulnérable.
Mais derrière lui peuvent se trouver des propriétaires ou financiers d’engins, des fournisseurs de carburant, des intermédiaires, des acheteurs d’or et différents acteurs qui profitent économiquement de l’activité. Si l’État détruit un site aujourd’hui et que les mêmes capitaux permettent l’ouverture de trois nouveaux sites demain, le problème ne fait que se déplacer.
Il faut donc passer d’une logique de « fermeture des sites » à une logique de « démantèlement des chaînes clandestines ».
Cela implique notamment une meilleure traçabilité de l’or depuis son extraction jusqu’à sa commercialisation. Une agence nationale de lutte contre l’orpaillage clandestin ?
La Côte d’Ivoire gagnerait à étudier la création d’une structure nationale fortement coordonnée, dotée d’une mission claire et d’une capacité opérationnelle réelle.
Cette structure pourrait réunir, autour d’un même dispositif, les compétences de la sécurité, des mines, de l’environnement, des eaux et forêts, des douanes, de la justice et des collectivités territoriales.
Son rôle serait notamment de : centraliser les renseignements sur les sites clandestins ;
cartographier et surveiller les zones à risque ;
identifier les réseaux de financement ;
contrôler la circulation des équipements miniers ;
renforcer la traçabilité de l’or ;
coordonner les opérations de terrain ;
suivre la réhabilitation des sites fermés ;
mesurer régulièrement les résultats obtenus.
La technologie doit devenir un allié majeur de cette politique.
Grâce aux images satellitaires, aux drones, à la cartographie numérique et à l’intelligence artificielle, il est désormais possible de détecter beaucoup plus rapidement l’apparition de nouvelles activités minières.
Mais la répression seule ne suffira jamais
Il faut également avoir le courage de reconnaître une réalité : tant que l’orpaillage clandestin restera économiquement plus attractif que les alternatives offertes aux populations rurales, le phénomène continuera de renaître. Il faut donc proposer une véritable stratégie de reconversion économique. Dans certaines zones, l’État pourrait créer des espaces d’exploitation artisanale légale et strictement encadrée.
Les exploitants autorisés pourraient bénéficier d’un accès réglementé aux équipements, d’une formation, de règles environnementales précises et d’un système de commercialisation officiel. L’objectif serait de faire passer progressivement une partie de l’activité : de l’informel vers le formel, de la clandestinité vers la réglementation, de la destruction vers la production responsable.
Protéger nos rivières, nos terres et notre agriculture
Le problème n’est pas seulement économique. Chaque hectare de terre agricole détruit est une menace pour notre sécurité alimentaire. Chaque rivière contaminée représente un risque pour les populations et les écosystèmes. Chaque forêt dégradée réduit notre capacité à préserver notre environnement pour les générations futures.
L’or extrait aujourd’hui ne doit pas coûter à la Côte d’Ivoire des décennies de restauration environnementale demain. C’est pourquoi toute politique minière artisanale doit intégrer un principe fondamental : « Celui qui exploite doit contribuer à réhabiliter. » Un mécanisme obligatoire de restauration des sites devrait être intégré aux autorisations d’exploitation légale.
La Côte d’Ivoire doit également renforcer sa coopération avec ses voisins
L’or ne connaît pas les frontières. Les populations, les capitaux, les équipements et les circuits commerciaux peuvent circuler entre plusieurs pays de la sous-région. La lutte contre l’orpaillage clandestin doit donc également devenir une question de coopération régionale.
La Côte d’Ivoire pourrait proposer au Ghana, au Burkina Faso, au Mali et aux autres États concernés la mise en place d’un mécanisme régional d’échange de renseignements sur : les réseaux de financement ; les trafiquants et intermédiaires ; les équipements miniers ; les circuits de commercialisation ; les mouvements transfrontaliers ; la contrebande d’or. Une telle coopération permettrait de s’attaquer au phénomène à l’échelle où il fonctionne réellement.
Et si nous transformions cette crise en opportunité ?
La Côte d’Ivoire possède des ressources minières considérables. La question n’est donc pas de renoncer à l’exploitation de l’or. La véritable question est : Comment faire en sorte que l’or ivoirien profite davantage à l’économie ivoirienne, tout en protégeant les populations et l’environnement ?

Nous devons passer d’une vision dans laquelle l’orpaillage clandestin est uniquement perçu comme un fléau à une politique permettant de récupérer, formaliser et canaliser une partie de cette activité au bénéfice de l’État, des collectivités et des communautés. Cela suppose une réforme profonde de la gouvernance de l’or artisanal.
Un appel à l’action
Le moment est venu d’engager un débat national. Le Gouvernement, les parlementaires, les collectivités territoriales, les professionnels des mines, les organisations environnementales, les communautés rurales et le secteur privé doivent travailler ensemble à la construction d’un nouveau modèle ivoirien de lutte contre l’orpaillage clandestin.
Ce modèle pourrait reposer sur cinq piliers :
- RENSEIGNER – connaître précisément les sites, les acteurs et les réseaux.
- CONTRÔLER – surveiller les équipements, les financements et les circuits de l’or.
- RÉPRIMER – sanctionner fermement les réseaux clandestins et les atteintes graves à l’environnement.
- FORMALISER – offrir des voies légales aux exploitants artisanaux qui peuvent être intégrés au système.
- RESTAURER – réhabiliter systématiquement les terres et les cours d’eau dégradés.
La Côte d’Ivoire n’a pas besoin de choisir entre développement minier et protection de l’environnement.
Elle doit construire une politique minière capable de concilier les deux.
Le Ghana nous montre que le combat contre l’orpaillage clandestin est long et difficile. Il montre également qu’une stratégie nationale, coordonnée et fondée sur la connaissance des chaînes économiques peut produire de meilleurs résultats qu’une succession d’opérations ponctuelles. La question n’est donc plus de savoir s’il faut lutter contre l’orpaillage clandestin. La question est de savoir si nous avons la volonté de changer de méthode.
Parce que derrière chaque tonne d’or produite légalement se trouvent des recettes pour l’État, des emplois, des investissements et des opportunités. Et derrière chaque rivière détruite par l’orpaillage clandestin, c’est une partie de notre patrimoine national que nous perdons. Il est temps de reprendre le contrôle de notre or, de nos terres et de notre avenir.
Kokora Nzi analyste politique