Il avait choisi le silence. Près de trois ans après le coup d’État du 30 août 2023 qui a mis fin à quatorze ans de règne et à 56 ans de pouvoir de la famille Bongo, Ali Bongo Ondimba sort de sa réserve.
Dans un long entretien exclusif accordé à Info241 et publié vendredi, l’ancien président, qui vit désormais à l’étranger, revient sur le putsch qui l’a renversé, sur son AVC de 2018, sur le rôle controversé de sa famille et sur les violences de 2016. Il annonce surtout son retrait définitif de la vie électorale.
Une trahison venue de l’uniforme
Interrogé sur l’homme qui l’a renversé, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, aujourd’hui président élu du Gabon, Ali Bongo parle d’une confiance naturelle trahie.
« Il a servi mon père avant moi, puis il m’a servi à mon tour. Naturellement, j’avais confiance en lui et en son uniforme », confie-t-il.
Sur la journée du 30 août, il affirme avoir eu une seule obsession : éviter le bain de sang. « Mes premières pensées sont allées à ma famille et au pays. J’ai appelé au calme. Alors que ceux qui avaient juré de me protéger avaient choisi une autre voie, je ne voulais pas qu’une seule goutte de sang gabonais soit versée pour moi. »
S’il dit avoir été surpris, il refuse l’attaque personnelle : « Ses actes parlent d’eux-mêmes. L’histoire et le peuple gabonais les jugeront. »
« Les décisions étaient les miennes »
L’entretien est surtout une défense pied à pied de son épouse Sylvia et de son fils Noureddin, poursuivis par la justice gabonaise et présentés par les nouvelles autorités comme le symbole de la dérive du régime.
Ali Bongo balaye la thèse du pouvoir délégué. Son épouse, dit-il, « n’occupait aucune fonction publique » et se consacrait à sa fondation. Son fils « s’acquittait des fonctions officielles pour lesquelles il avait été nommé, dans le respect des règles et sous mon autorité. Il n’était pas un deuxième président. »
Et d’assumer : « Les décisions présidentielles sont restées les miennes à tout moment. Elles n’étaient ni celles de ma femme ni celles de mon fils, mais les miennes. » Il dénonce une réécriture de l’histoire et des conditions de détention inhumaines. «On a beaucoup parlé et écrit à mon sujet. Mais les gens méritent de connaître la vérité », lance-t-il.
« Mon épouse et mon fils ont été privés de leur liberté, jugés par contumace et leurs avocats n’ont pas pu contre-interroger les témoins », affirme-t-il. « Certaines souffrances ne peuvent être exprimées par des mots. »
Le moment le plus douloureux, confie-t-il en tant que mari et père : « Réaliser que je ne pouvais rien faire pour protéger ceux que j’aimais. J’étais détenu séparément. Les nuits étaient longues, sachant qu’ils étaient enfermés à quelques centaines de mètres de moi ».
2016, 2018 et le bilan
Sur les violences post-électorales d’août 2016, qui avaient fait plusieurs morts après sa réélection contestée, Ali Bongo réitère ses condoléances : « Chaque vie perdue était une vie de trop. Aucun pouvoir ne vaut une vie gabonaise ».
Sur son AVC de 2018 à Ryad, qui avait nourri les spéculations sur sa capacité à gouverner, il assure n’avoir jamais caché sa maladie. « Les Gabonais m’ont vu me battre pour me remettre sur pied. Il a fallu des chars de l’armée pour me destituer. »
Quant à son bilan, il revendique les investissements dans les infrastructures, la protection des forêts et la lutte contre les inégalités femmes-hommes, tout en concédant des échecs : « Nous n’avons pas toujours choisi les bonnes personnes, comme l’ont clairement montré les événements qui ont suivi. » Il note que les problèmes pour lesquels on l’a tenu responsable – vie chère, chômage des jeunes, dette – « restent des défis et se sont, dans certains cas, aggravés ».
Retrait et conditions de retour
L’annonce politique est claire : « Je ne me présenterai plus à des élections. Ce chapitre de ma vie est clos. »
Président du Parti Démocratique Gabonais (PDG), l’ancien parti au pouvoir, il dit vouloir désormais « passer le flambeau » et « préparer une nouvelle génération afin qu’il existe une alternative pour le peuple gabonais », avant de « m’effacer ».
Un retour au Gabon ? « C’est ce que je souhaite plus que tout », répond-il, mais il le conditionne à l’instauration d’un véritable Etat de droit. « Un pays où la justice est bafouée, où un ancien Premier ministre est maintenu en prison pendant des mois pour une dette datant de dix-huit ans, n’offre à personne les conditions pour servir en toute sérénité ».
Il conclut : « Je voudrais que l’on se souvienne de moi comme un homme qui a servi sincèrement. Comme le président qui a refusé que l’on verse du sang pour préserver son pouvoir ». Une sortie qui intervient alors que le président Oligui Nguema, élu en avril 2025 avec 94,85% des voix, achève la transition et prône la rupture avec le système Bongo.
Joel Abalo
Source journal gabonais en ligne Info241




