On la répète si souvent qu’elle est devenue une banalité. Qui, pourtant, garde sa place parmi les grandes pensées et résiste encore : « Chaque peuple mérite ses gouvernants ». Mais inversons la charge et posons-la sous forme de questionnement : et si certains peuples ne méritent même pas leurs gouvernants ? Ce ne serait ni une rareté ni une exception. Parce qu’il existe de très bons gouvernants. Comme il existe des peuples d’un crétinisme collectif et individuel absolu et déconcertant. Qui peuvent, paradoxalement, choisir d’excellents dirigeants. L’éclair de génie, même fugace, fugitif et éphémère peut les visiter, le temps d’une élection.
Interrogeons quelques pratiques devenues nos sports nationaux favoris. En tête de peloton : l’incivisme. Manque de « sentiments qui font le bon citoyen, d’attachement à la cité, à la patrie », (Émile Littré). Nos petits gestes quotidiens en sont l’expression privilégiée. Notre capacité à produire de la saleté est en passe de devenir légendaire qui transforme nos villes et nos campements en décharges à ciel ouvert. Il pourrait nous faire gagner la palme du pays le plus insalubre de la sous-région.
Que la puissance publique ait la responsabilité de rendre les grandes et petites cités propres s’entend. Mais que penser de celles et ceux qui se mouchent encore dans les doigts, essuient leurs mains pleines de glaire sur leurs habits, pissent dans les caniveaux, les jardins publics, sur les murs en tout temps et en tout lieu, défèquent publiquement… ? Il manque des latrines publiques ? Certainement. C’est la faute aux décideurs publics, personne n’en disconvient. Mais sont-ils les seuls coupables ?
Mais, alors, et toutes ces gargotes crasseuses où nous nous entassons par grappes pour manger du « garba » que d’aucuns trouvent d’ailleurs plus succulent et plus nourrissant quand le piment est accommodé avec quelques mouches ? On ne peut oublier toutes ces vendeuses de rue qui ne portent jamais de gants en plastique et servent les aliments après les avoir malaxés avec leurs mains qu’elles ne lavent pas.
Visitez nos gares. Elles sont les lieux de dépôt de toutes les ordures solides et liquides. Nos cours communes ? On n’y vit pas que de commérages, ragots et rumeurs. On y a la saleté en partage. Nos bidonvilles ? Des gangrènes qui se métastasent et défigurent les beaux quartiers. Nos grands caniveaux ? Des réceptacles de tous les déchets. Nous ne sommes pas propres -pour ne pas dire plus.
Est-ce la faute à la puissance publique si nous n’entretenons pas les parties communes (escaliers, façades) des immeubles que nous habitons ? Si nos grandes résidences ne disposent pas souvent de poubelles ? On se souvient du « sursaut national » de Laurent Dona-Fologo qui visait, entre autres, le ravalement des façades horribles des grands édifices. Un grand prêche dans le désert. Un peuple qui s’accommode de l’insalubrité ne mérite pas ses dirigeants.
Et puis, la corruption et l’impunité. Nous dénonçons avec vigueur, tambour major battant et la trompette haute, la corruption et l’impunité des grands, « En haut de en haut, milieux de en haut et en bas de en haut » (Niangoran Bouah). Tout en protégeant et en laissant prospérer nos propres territoires hideux. La corruption et l’impunité, il n’y a pas que celles des cols blancs. Celles de la roture et des gueux s’habillent en haillons. Mais elles ne sont pas marginales. Loin s’en faut.
S’entend d’ici la volée de bois vert au cri de « C’est de la provoc ! C’est la tête qui doit donner l’exemple ! » Soit. Acceptons, même si cette loi n’est inscrite nulle part et dans aucun marbre. La vérité, c’est que l’exemplarité n’est pas la propriété des seuls gouvernants. Pourquoi le peuple ne donnerait-il pas l’exemple en portant les vertus et valeurs cardinales ? C’est bien lui qui fait les rois et défait les seigneurs.
Alors, quand le peuple voue un culte d’adoration à ses propres turpitudes et manquements à la probité et l’intégrité en se justifiant par cet adage « Le poisson commence à pourrir par la tête » quel crédit a-t-il encore ? Il est simplement indigne de ses gouvernants vertueux. Ils ne sont peut-être pas les plus nombreux. Mais ils existent.
Zio Moussa




