Rubrique / « GOUVERNER » : Ces mots de… dévastation

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« Si j’étais chargé de gouverner, enseigne Confucius, je commencerais par rétablir le sens des mots… » Pensée profonde de K’ong-fu-tseu, un des plus grands philosophes chinois (551 ? – 479 ? avant Jésus-Christ). En français d’ici : on gouverne avec et par les mots. Autorisation pour interroger l’expression du débat politique du pays. Et dresser un constat peu élogieux : la délibération politique publique en Côte d’Ivoire est trop souvent marquée – il faut le regretter – par la violence et la vacuité.

Non pas qu’elle n’ait jamais atteint les plus hauts sommets. Nous n’osons ni le penser, ni l’écrire. Parce que – et nous le savons – elle est le champ labouré depuis longtemps par de grands tribuns, maîtres agitateurs de bons mots, dont la parole marque durablement la mémoire collective et individuelle. Et fait rêver de grandeur.


Hélas ! le monde des politiques d’ici (et certainement d’ailleurs) n’est pas celui où ne prospèrent que des discours lisses, courtois. Qui parlent au cœur et à l’esprit. Rassemblent et unissent. Et aiguillent les pas vers l’essentiel, le but ultime : la patrie. On s’étripe plutôt, se brocarde, se crêpe le chignon, se traite de tous les noms d’oiseau…

Insultes et injures émaillent et assombrissent trop souvent les prises de parole publiques et les propos de femmes et d’hommes politiques. Les mots sont, volontairement, choisis dans le registre conflictuel, voire guerrier.


On peut identifier plusieurs porteurs de mots qui alimentent, en définitive, la haine. D’abord, les politiques eux-mêmes. Nous l’avons déjà souligné. Nous le surlignons : leurs expressions verbales, orales et/ou écrites sont confligènes. Les exemples sont infinis qui le prouvent.

Meetings politiques, passages dans les médias, rencontres avec des militants… Tout est, parfois, bon pour l’invective, les mots qui déchirent, blessent et meurtrissent pour trop longtemps.

Ensuite, les professionnels des médias et les médias. Démultiplicateurs et amplificateurs par excellence des incitations à la violence, au meurtre, à la xénophobie, au racisme, des appels à la rébellion, à la guerre… Ils sont les relais volontaires ou instrumentalisés.

Le procès de Nuremberg en 1946 en est un exemple patent. Mais, plus encore celui de trois journalistes de la Radiodiffusion Télévision des Mille Collines au tribunal d’Arusha, après le génocide rwandais.

La sentence de la juge sud-africaine qui a réservé ses mots les plus durs à Nahimana, un des journalistes qui comparaissaient, résonnent encore de toute leurs force et puissance : « Vous avez choisi la voie du génocide et avez trahi la confiance placée en vous en tant qu’intellectuel et leader d’opinion ». « Vous étiez très conscient du pouvoir des mots et vous avez utilisé la radio, moyen de communication le plus répandu, pour disséminer la haine et la violence. Sans arme à feu, machette ou arme de poing, vous avez causé la mort de milliers de civils innocents. »


De la même veine, certaines “bouches saintes” dans des lieux saints n’hésitent pas à troquer la parole sacrée contre le verbe de la division et tout ce qui ruine la cohésion sociale et l’unité nationale.


Enfin, les citoyens ordinaires. Généralement, des militants formatés, têtes plates et abreuvés aux discours de haine. Ils cuisent, lors des marches, sous la canicule tropicale et dament le pavé brûlant des rues, la bouche armée de slogans de massacre qui empoisonnent la nation et servent de fertilisants aux pires dérives et dérapages : graves crises socio-politiques, conflits armés, guerres civiles, guerres tout court.


Si « Les mots ne doivent être que le vêtement, sur mesure rigoureuse, de la pensée » (Jules Renard, Le Journal), les nôtres, sous nos cieux trop gris, sont trop souvent des armes de… dévastation.

Zio Moussa

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